Est-ce que le genre influence les comportements routiers ?

Est-ce que le genre influence les comportements routiers ? Le regard de l’anthropologie*
Qui ne connaît pas l’expression « femme au volant, mort au tournant » ?
Loin de ces idées reçues, les chiffres de la Sécurité routière montrent que pour l’année 2022, les hommes représentent 84% des personnes présumées responsables d’accidents mortels.
Qu’est-ce qui explique que les hommes soient les plus représentés en termes d’accidents, mais aussi d’infractions ? Existe-t-il un lien entre les manières d’être homme ou femme dans la société et les comportements routiers ?
Pour les sciences humaines, la route est un espace social à part entière : elle est faite d’échanges et de relations entre les différents usagers qui influencent les décisions et les manières de conduire. Sur la route, on ne se déplace pas seulement, on montre aussi son statut social : par exemple, choisir un véhicule puissant et coûteux, adopter une conduite affirmée révèle souvent l’appartenance à une classe sociale aisée et dominante. C’est aussi un espace où l’on s’affiche comme femmes et hommes.
Chaque société définit des modèles de masculinité ou de féminité, qui servent de repère à l’ensemble des individus. Ils correspondent à des manières d’être et d’agir qui différencient les hommes et les femmes et leur attribuent une place dans la société. C’est ce qu’on appelle les identités de « genre ». Loin d’être « naturelles », celles-ci sont apprises et transmises depuis l’enfance. Dans la majorité des sociétés du monde, le masculin est considéré comme supérieur au féminin, donnant une position dominante aux hommes.
Nous vivons dans une société qui a longtemps considéré l’espace public et la mobilité comme étant le propre des hommes. L’automobile a ainsi été conçue dès ses origines comme un moyen de déplacement masculin (comme l’était le cheval auparavant). L’accès des femmes au permis de conduire, dans la seconde moitié du 20e siècle, n’a jamais vraiment changé cette vision. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les publicités pour les voitures ou de mesurer la popularité de l’expression citée au début de cet article.
Notre imaginaire collectif continue donc de nous convaincre que les hommes seraient « naturellement » plus compétents pour la conduite, oubliant que c’est avant tout le résultat d’une éducation. Depuis leur plus jeune âge, les garçons sont encouragés à jouer avec des voitures et des camions, à apprendre la mécanique ou à s’intéresser aux sports motorisés. L’orientation scolaire vers des métiers liés à la conduite ou la mécanique est aussi plus souvent proposée aux garçons.
À cette éducation, s’ajoute l’idée qu’un homme accompli n’hésite pas à affronter le danger. C’est le modèle de l’entrepreneur, par exemple, qui investit son argent en dépit des risques encourus. C’est aussi la figure du héros de film d’action qui réalise de nombreuses cascades en voiture, avec seulement quelques égratignures. Les héros sont aussi souvent ceux qui s’affirment en s’opposant à l’autorité ou en contournant les règles. Prise de risque et transgression forment un idéal de masculinité, qui n’est pas sans conséquences sur la vie des hommes qui cherchent à l’atteindre (mais aussi des femmes et des enfants qui les entourent).
Sur la route, l’articulation entre l’éducation à la voiture et au risque se traduit pour de nombreux hommes par la surestimation de leurs capacités de conduite, l’oubli du danger et un jeu avec les règles, expliquant le fort taux d’accidents et d’infractions.
Les règles du Code de la Route et celles de la virilité entrent ainsi en contradiction. Les hommes, surtout les plus jeunes, en pleine affirmation, se retrouvent souvent pris dans le paradoxe « sois un homme » mais « conduis en sécurité ». Il ne suffit donc pas de prévenir des dangers de la route pour diminuer l’implication des hommes dans les accidents, mais de prendre conscience que les enjeux de reconnaissance sociale et d’affirmation identitaire sont souvent plus forts que les consignes de sécurité.
Emilie Francez, anthropologue et médiatrice scientifique
AnthropoLogiques
* L’anthropologie sociale est une science humaine spécialisée dans l’étude des sociétés contemporaines. Elle étudie les manières de vivre, de penser, d’organiser la vie collective, les rapports de pouvoir, etc. propres à une société. De nombreuses recherches anthropologiques s’intéressent à la place des hommes et des femmes dans les différentes sociétés du monde.